Une infrastructure mondiale d'information géographique accessible par tous grâce aux réseaux qui permette à chaque citoyen d'évaluer les choix de ceux qui gèrent son espace et d'exercer en connaissance de cause son pouvoir de contrôle, peut être un formidable instrument de démocratie. Mais si elle contribue à accentuer le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas, si elle est constituée pour imposer un modèle unique au profit de ceux qui la prônent, si, enfin, elle ne se traduit que par l'aggravation des dépendances technologiques et économiques, alors, cette infrastructure sera un terrible instrument d'oppression et de recul.
La technologie n'est pas par nature un facteur d'égalité et de développement durable. Bien au contraire, importée sans autre précaution, elle ne fait que creuser l'écart entre ceux qui peuvent y accéder et les autres.
J'entends dire que le téléphone portable permet à des pays neufs de s'équiper plus économiquement et plus rapidement que ne l'ont fait les pays occidentaux. Certes, mais ne nous leurrons pas, dans ces pays le paysan qui n'avait pas le téléphone n'y a toujours pas accès. La seule différence est que le « coq de village » qui disposait naguère d'un téléphone à fil incapable de fonctionner, en possède maintenant un qui marche: la technologie bien loin de réduire l'écart l'a creusé.
Dans notre domaine, les conséquences peuvent être pires encore. Regardons, pour cela, la composante foncière de GSDI. Donner comme règle que les limites de propriété doivent être comme il était dit dans un document d'Earthmap, où que ce soit, définies par des mesures GPS, c'est, en essayant de reproduire une solution de pays développé pour résoudre un problème qui se pose en d'autres termes dans le tiers monde, exclure de la propriété du sol 75% de l'humanité. Est ce cela que nous voulons?
Si nous convenons tous que l'infrastructure mondiale d'information géographique doit se donner comme objectif de favoriser le développement durable, nous devons prendre garde à ne pas transformer cette perspective positive en un nouveau facteur d'inégalité et de dépendance.
La première dépendance que peut créer le GSDI est celle, entre États, qui peut découler d'un contrôle par quelques uns d'entre eux des sources d'information. Que reste il comme liberté de décision à un État, y compris dans ses actes de gouvernement les plus quotidiens, lorsqu'il n'a pas un minimum de maîtrise de l'information sur son propre territoire?
Le deuxième niveau de dépendance est interne à un État entre ceux qui ont accès à la technologie et ceux qui en sont exclus. J'ai déjà souligné plus haut comment une conception trop technologique d'un système foncier peut avoir des conséquences humaines et sociales. Il faut garder en mémoire que pour au moins 50% de la population du globe le premier souci reste de nourrir une famille et qu'une action de notre part qui ne prendrait pas, peu ou prou, cette problématique en compte , ne contribuerait qu'à l'aggravation de sa situation.
Nous devons nous donner l'objectif que, progressivement, chaque pays apporte, pour ce qui le concerne, sa propre contribution au GSDI. Ceci vise deux buts: en premier lieu, de ne pas ajouter aux distorsions actuelles de développement et, en deuxième lieu, que l'infrastructure soit entretenue au plus près de la réalité et des évolutions.
Cet objectif nécessite que trois conditions soient remplies. Dès la phase initiale, chaque État doit trouver son intérêt à respecter des spécifications communes et, en même temps, les sources de financements doivent pouvoir être mobilisées pour permettre sa participation. Dans un deuxième temps, dans chaque pays, les capacités techniques doivent être mises au niveau suffisant pour être en mesure d'assurer ces responsabilités.
Ceci veut dire que ces spécifications doivent être élaborées grâce à une participation active, étendue bien au delà du cercle restreint des pays riches du Nord, en tenant compte des situations réelles et des acquis et que, en parallèle, les agences multilatérales et bilatérales d'aide doivent être impliquées, au plus tôt, dans le processus de définition. Enfin, avant de lancer de vastes programmes de constitution de bases de données d'information géographique couvrant l'ensemble du globe, il faut, en priorité, mettre en place des programmes de formation et d'équipement de base des pays du tiers monde.
Si l'équilibre entre États, comme défini au dessus, nécessite des efforts significatifs, il n'est pas hors d'atteinte. La situation est bien plus complexe si, au sein d'un même État, on ne veut pas que le GSDI contribue à l'aggravation des déséquilibres.
Les situations sont, en effet, trop diversifiées pour qu'aucune analyse globale soit à ce stade susceptible de garantir quoi que ce soit. Le seul point que l'on peut poser comme principe, rejoignant ainsi l'exemple donné plus haut, c'est qu'aucune spécification du GSDI ne doit avoir pour conséquence de modifier, sans analyse de toutes les conséquences, les relations sociales où que ce soit. Un tel principe exclut du domaine la spécification d'un système foncier sauf à limiter celle ci au voeu pieu d'une amélioration de la sécurité foncière dans le monde et à laisser à des analyses beaucoup plus fines menées localement le choix de la meilleure voie pour parvenir à ce but.
Il est d'autres cas où celui qui a accès à l'information se trouve en situation de dominance par rapport à celui qui n'y accède pas. Savoir où trouver telle ressource rare, être en mesure d'évaluer telle ou telle potentialité d'un terrain donne un avantage décisif à celui qui sait. La maîtrise de l'information géographique aux mains de tel ou tel peut être, enfin, un instrument d'oppression. Des manipulations d'un découpage électoral au contrôle de la population, on peut imaginer bien des dérives qui peuvent être la conséquence d'un usage déviant de l'information.
Face à ses risques, nous n'avons guère de possibilités de lutte. Quelle que soit les règles de bonne pratique que nous émettions nous ne pouvons nous poser en gendarmes du monde. Soyons au moins conscients que, ce processus que nous voulons initier comporte quelques dangers que nous ne devons pas négliger.
La difficulté majeure de l'opération ne réside pas dans les pays du Nord où, sous une forme ou sous une autre, l'information existe et est accessible, mais, bien sûr, dans les pays en développement où tout reste à construire de l'infrastructure d'information géographique. Dans ces pays, la difficulté est double: il faut convaincre les gouvernements que l'infrastructure est un élément indispensable de la maîtrise de leur développement et les bailleurs de fonds de l'intérêt de financer des projets de cette nature. La seule voie, pour ce faire, est de les associer, les uns et les autres, très tôt au projet. Et, pour obtenir ce résultat, il faut les convaincre de l'intérêt, pour eux, de leur présence.
Les arguments technologiques ou philosophiques seront de peu de poids pour des États ou des organismes de financement qui se préoccupent d'abord d'auto suffisance alimentaire ou de développement économique durable. L'action de conviction doit être développée autour d'un discours sur l'utilité, pour résoudre les problèmes qu'ils se posent, de la coopération internationale en matière d'information géographique. Le document de départ doit être une véritable analyse économique de l'impact en terme de développement d'une telle approche coordonnée, des conséquences qu'elle peut avoir sur la gestion des ressources des États, de la rationalisation conséquente des politiques d'aide au développement.
En fait, il faut vendre le projet non pas aux acteurs de l'information géographique (industriels, agences de cartographie, universitaires) dont on peut espérer qu'ils sont tous, peu ou prou, convaincus, mais à ceux qui pourront le financer ou qui devront en accepter le principe.
L'organisation à constituer doit avoir pour mission de créer les conditions nécessaires à l'existence d'une infrastructure moderne globale d'information géographique dans la perspective d'un développement durable sans se substituer à la responsabilité de chacun. Ainsi, elle ne doit pas produire mais mettre chacun dans la situation de pouvoir contribuer à l'effort commun.
L'organisation n'ayant pas pour but de produire mais de garantir
que les productions réalisés en de multiples endroits
seront bien cohérentes et interopérables, elle doit
définir des normes applicables sur l'ensemble du globe.
Ces normes doivent porter sur le contenu de l'information, sur
les références géométriques (WGS84
certes, mais comment rattacher au mieux des systèmes locaux
hétérogènes au système mondial?),
sur les critères de qualité permettant de valider
ces informations. La mise au point de telles normes ne peut être
le résultat que d'un processus progressif partant d'analyses
et de propositions régionales basés sur des espaces
géographiques homogènes pour être fédérées
et intégrées dans un ensemble informatif mondial.
La structure mise en place pourrait être la suivante:

Le but est alors, non seulement, d'élaborer des normes, mais aussi de prévoir, avec l'aide des bailleurs de fonds et après analyse des situations locales, la montée en charge de la production et les programmes d'appui indispensables.
Il n'est pas sûr qu'une telle structure évite tous
les risques évoqués dans les premiers paragraphes
de ce texte. Mais, au moins, se sera t'on entouré de toutes
les garanties pour éviter qu'une action, au départ
pleine de bons sentiments, ne se révèle, à
la fin, un instrument de dépendance et d'inégalité.